Envol de printemps : où l’on parle libération du corps, enfance et salopette

De temps à autre, j’aime rompre le rythme de mes publications (déjà précaire par moments) en partageant avec vous des pensées plus légères, éparses… et pourtant bien connectées aux réflexions que j’essaie de mettre en forme par ici. C’est ainsi qu’en Octobre 2016 je posais quelques mots sur une transition automnale grenobloise, et qu’en Juillet 2017 je vous parlais du soleil et des moments de répit intenses qui nous permettent de rebondir. Nous voilà mi-mars 2018, déjà. Je parviens pour le moment à publier régulièrement et ce blog un peu moribond me semble vivre davantage… grâce à vous ! S’il y a bien une chose qui me donne envie de continuer, c’est la lecture de vos commentaires souvent longs, riches, détaillés, personnels, qui alimentent nos discussions. Plus que jamais, ma volonté est de faire de ce petit blog un espace de débat serein, sur des questions souvent politiques, en restant tant que possible accessible à toutes et tous. Je reviens aujourd’hui avec des humeurs de printemps qui sentent bon l’apaisement et la détermination… je souhaite qu’elles soient contagieuses (davantage que le virus qui m’a cloué au lit cette semaine, hum) !


Il y a un peu plus de deux semaines, j’ai acheté une salopette. Vous savez, cette combinaison de notre enfance revenue mystérieusement à la mode il y a quelques années, qui fait à présent cycliquement son retour dans les boutiques de fast-fashion mais s’affiche surtout fièrement dans les quartiers bohêmes-hipster ? Voici quelques années maintenant que j’hésite (oui je prends le temps de mes décisions, c’est qu’il y a de l’enjeu !) : vais-je vais vraiment la porter, est-ce que je n’ aurais pas l’air d’un sac…? Bref, j’ai trouvé une salopette, sobre et confortable, d’occasion. Mais à vrai dire, je ne suis pas exactement partie pour vous parler de mode, malgré l’intense satisfaction que me procure le port de ma tenue jean-intégral… plutôt de toutes les pensées qui ont éclos à l’arrivée de ladite salopette. C’est surprenant comme une tenue peut agir comme un révélateur sur nos états d’esprit.

Une fois le colis ouvert, la tenue dépliée, et alors que je l’enfilais précautionneusement, j’ai eu une sensation de remontée dans le temps. Direction la petite enfance (la mienne en tout cas…), cette période où il était juste question de se sentir bien dans ses vêtements, de pouvoir courir partout et s’agenouiller par terre sans risquer d’effilocher un tissu fragile. Revenir de l’école avec un peu de terre sur les fesses, parce que c’est normal, on s’est amusés. Ne pas se demander si ce que je porte me fait de belles fesses ou me met en valeur, si c’est bien ajusté, si c’est « féminin ». Pas d’adaptation aux attentes des codes de la séduction (pfiou, disparus). Je n’avais pas anticipé les histoires que me raconterait cette salopette… Pendant quelques jours, retrouver ces sensations de « je m’en fiche », et se sentir presque invincible ! Et avoir soudain des envies de jouer au foot avec mon frère, et de rentrer du jardin du vert sur les genoux.

Je vous rassure, ce n’est pas une salopette magique : je n’ai pas réellement attendu qu’elle soit là pour entamer une réflexion sur ces aspects, et je me sens tout à fait bien dans d’autres tenues. C’est que son arrivée marque en fait le point d’orgue d’une progression entamée il y a quelques années et qui avance, doucement mais sûrement. Comme beaucoup d’autres filles, au collège, j’avais subi la liste fatale des injonctions à rentrer dans le moule. Il faut dire qu’un léger retard sur le timing attendu à la puberté, et vous trouvez rapidement des « camarades » pour vous signaler aigrement que là quand-même à 12 ans il serait temps de commencer à mettre des soutiens-gorges, que hein quoi t’as des poils sur les jambes ?!, que tes sourcils un peu broussailleux qui se rejoignent franchement ça va pas le faire… Et nous voilà adolescentes appuyant sur les premiers mécanismes d’un engrenage qu’il sera bien long de saboter.

Quelques années après le bac, tout de même, entretenant des relations plutôt cordiales avec mon corps, j’ai commencé à laisser glisser le sentiment d’obligation au dessus de moi. Ce furent d’abord des petits détails isolées, prêter moins d’attention à une épilation approximative, enlever son soutien-gorge chez soi et constater que wahou c’est vachement plus agréable en fait. Petit à petit j’ai commencé à moins m’épiler, moins m’habiller avec des vêtements qui n’étaient finalement pas mon style, me maquiller encore moins qu’avant (je ne partais pas de très loin). Et un beau jour on se réveille en constatant qu’on ne porte plus de soutien gorge depuis deux ou trois ans, sans qu’on en ait jamais été vraiment incommodée. On se dit tiens, mais quand est-ce que je me suis épilée pour la dernière fois ? En octobre, en septembre dernier ? Et on se demande si on viendra un jour à bout du reste de mascara et des deux rouge à lèvres qu’on ne met qu’en soirée — comme un symbole d’autant mieux savouré qu’il reste exceptionnel. Au moment où j’écris ces mots, je me rends compte qu’une étape discrète a encore été franchie ces dernières semaines, puisque mes sourcils eux-même ne sont pas le moins du monde épilés, et ce n’était pas la moindre difficulté… Les beaux hommages à Frida Kahlo m’ont dissuadée de capituler trop vite, et pour la première fois depuis bien longtemps, je me dis en souriant que je laisse mon corps absolument tranquille (je pourrais être en expédition en fin fond de la jungle, je ressemblerais à ça : et précisément, cela me va très bien !).

C’est une évolution lente et calme comme un fleuve tranquille, qui ne poursuit pas d’objectif précis, qui n’implique pas de défis, d’interdictions, de résolutions à suivre absolument. Je ne veux pas particulièrement arrêter de me maquiller, et il y a probablement un moment où, à la belle saison, j’irai me faire délester de ces poils qui ne me dérangent plus tant que ça, et où je m’étonnerai de la sensation d’une peau aussi lisse… Ce qui me réjouit, c’est de ne plus dépendre de ça. De ne plus jamais envisager l’idée de ne pas faire quelque chose parce que je ne suis pas assez bien ceci, pas assez bien cela — piscine, sport, soirée romantique ou que sais-je. Qu’est-ce que cela fait du bien, de botter les fesses aux injonctions du quotidien. J’ai coupé le cordon et je les regarde partir à la dérive en souriant. Oh bien sûr quelques unes restent là, pas loin. Mais le plus dur est fait, et surtout, je vois bien que je ne suis pas seule dans ce cas, que les témoignages se multiplient. Nous ne sommes pas toutes égales face à ces pressions, c’est évident, mais je souhaite sincèrement que nous soyons les unes pour les autres des inspirations à la bienveillance (qu’on souhaite ou pas s’épiler, se maquiller, ou faire absolument ce qu’on veut d’autre avec son corps).

Cerise sur le gâteau (mais peut-être est-ce la plus grosse partie du gâteau en fait), tout ceci me procure une énergie étonnante, qui nourrit mes projets et mes engagements. On ne le dira jamais assez, par bien des aspects, le privé est politique. Et c’est sans grande surprise que je constate à quel point l’apaisement vis à vis de soi pousse vers l’avant et rends disponible pour se battre sur d’autres fronts. Ce sentiment de confiance, de légitimité, la bienveillance vis-à-vis de soi et des autres, j’ai envie de les utiliser comme moteurs. À ce propos, il m’apparaît soudain que le printemps célébré depuis quelques jours est aussi associé à des périodes de lutte, des révolutions du milieu du XIXème siècle aux Printemps arabes, en passant par Mai 68 dont nous fêtons cette année le 50ème anniversaire. Voilà tout ce que j’ai envie de voir dans le printemps cette année : une émancipation personnelle, et, derrière une énergie à investir dans la lutte pour une émancipation collective.


Et vous, que vous apporte ce Printemps 2018 ? Que voudriez-vous y voir ?

21 réflexions sur “Envol de printemps : où l’on parle libération du corps, enfance et salopette

  1. Bon article. Moi je n’ai jamais eu de pression durant mon adolescence car tout comme maintenant je m’en foutais du regard des autres, j’avais pas de gros seins bah j’appreciais car j’ai toujours trouvé ça plus joli et plus pratique lol je ne fais plus mes sourcils depuis 6 ans, par contre le soutif je le garde lol bref le printemps pour moi évoque surtout le retour du beau temps surtout cette année, il est vraiment attendu! Je ne suis pas très originale je sais mais quand on a le syndrome de reynaud (les doigts qui gèlent) cela prend tout de suite du sens 🙂

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  2. J’aime beaucoup ton article ! Par chance que ce soit dans ma vie actuelle ou lorsque j’étais adolescente, je ne me suis jamais sentie forcée de faire quoi que ce soit. Ete comme hiver, haha ! Je vis selon mes envies. Pour le printemps 2018, j’ai hâte d’avoir un peu de chaleur, de profiter de ces instants incroyables qui me font lâcher prise, et d’avancer dans mon projet professionnel. J’ai l’impression qu’au printemps, tout est plus facile !

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  3. Un bel article qui m’évoque beaucoup de choses ! Ce sont aussi des sujets que je voudrais traiter sur mon blog cette année. L’épilation est pour moi un vrai problème, car je l’ai toujours fait pour les autres plutôt que pour moi : déjà, car mes origines font que je suis plus poilue que d’autres femmes de mon entourage, et que donc très tôt j’ai ressenti cette « honte » des poils. Mais moi, mes propres poils (et ceux des autres, d’ailleurs), je m’en fiche ! Ces dernières années, petit à petit, j’essaie de me libérer de cette pression sociale de l’épilation. Je le fais de moins en moins souvent et de moins en mois « à fond ». Je sors même si ce n’est pas parfait. Et je suis encore vivante 😀 mais pas complètement satisfaite car j’aimerais réussir à vraiment sortir comme je veux, avec ou sans poils, peu importe la partie du corps concernée. Cette année, le printemps signifie donc, comme tous les printemps, de continuer à tendre vers cet objectif d’acceptation totale de mon corps comme il est. Ca prend du temps, il faut être patiente avec soi-même… mais je pense que je suis sur le bon chemin, et lire des articles comme le tien est très encourageant !

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    1. Comme tu dis, il faut se laisser le temps… J’ai commencé un peu comme toi à ne plus me prendre la tête sur la perfection, ensuite, le reste vient, on suit ce petit chemin tranquillement 🙂 Je te remercie pour ton retour

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  4. Très bel article qui fait un bien fou à lire.
    On ressent avec une grande force cette paix intérieure, pleine de vie, qui te traverse. Elle nous contamine comme les vagues tiède d’une marée montante, grimpant progressivement le long de notre corps pour nous envelopper tendrement. C’était plaisant.

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  5. J’ai découvert ton blog en passant de lien en lien, et c’est une magnifique découverte! Merci pour ce bel article décompléxé et décomplexant qui donne enie et espoir pour ce beau printemps. Tu touches une corde sensible, étant sur le meme cheminement que toi. Changeons le monde en laissant nos corps vivrent!

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    1. Merci beaucoup pour ton gentil message, ça me fait plaisir ! Que le Printemps t’apporte toute la légéreté possible !

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  6. Oh yes, le privé est totalement politique ! Moi je suis toujours dans un entre-deux, je ne me maquille pas, ne met pas de soutif dans certaines tenues où je ne sens pas le dessous des seins suer quand ils sont libérés (oui, lol, je le dis tel quel, même si pas très ragoutant)…je m’épile épisodiquement…et je perds parfois confiance en moi quand je vois les hommes regarder des filles mieux apprêtées que moi, et pourtant, je me sens bien comme je suis, paradoxe.

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    1. Je comprends très bien ! On peut se sentir bien et pour autant douter d’un seul coup quand on est en groupe, soumis au regard des autres etc (même si on est convaincues qu’on ne devrait pas y porter attention).

      PS : moi je transpire davantage quand j’ai des sous vêtements aha

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