Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, de Corinne Morel-Darleux

Voyant passer de plus en plus régulièrement sur mes fils d’actualité la couverture du livre de Corinne Morel-Darleux, et lisant ici et là des chroniques enthousiastes comme celle de Verda Mano, ma curiosité a été piquée. Un petit sentiment de méfiance au premier abord : le titre m’inquiétait un peu, d’autant plus avec ce sous-titre « réflexions sur l’effondrement » (car l’effondrement, j’en sature). Est-ce que cela ne risquait pas de ressembler à un manuel de développement personnel pour éco-anxieux, se désolant de l’état du monde moderne ? C’est sur mes gardes que j’en ai débuté la lecture, prête cependant à me laisse toucher. Je l’ai lu un samedi, c’était doux comme un baume.


Je le confesse : je me méfie des essais à teneur philosophique, plus encore lorsqu’il est question de quête personnelle de sens. Le développement personnel est passé par là, et je suis relativement peu réceptive à des ouvrages entiers consacrés à la réconciliation avec soi-même voire à « se changer soi-même » et à notre pouvoir sur le quotidien (je ne doute pas que ça puisse faire du bien par ailleurs, c’est un sentiment tout personnel). Quand le genre se mêle de politique, je suis d’autant plus sceptique, et même carrément critique (ainsi de la revue Yggdrasil qui me laisse, sur le principe, plutôt perplexe). Et pourtant, je comprends dans une certaine mesure ce besoin de travail intérieur, de cheminement personnel, de « spiritualité » pour employer un gros mot. C’est donc avec des sentiments contrastés et une forte curiosité que je me suis décidée à ouvrir ce petit essai qualifié de « philosophique et littéraire ». Habituée à des lectures politiques plus classiques, il m’a fallu un petit temps d’adaptation. Et puis j’ai mieux saisi la démarche de l’autrice, et j’ai pu apprécier : l’ouvrage est, heureusement, assez loin de mes craintes.

Corinne-Morel Darleux, militante éco-socialiste, appelle à ne pas dénigrer totalement les cheminement individuels qui s’expriment lorsque nous consommons différemment, lorsque nous questionnons nos modes de vie, lorsque nous démissionnons d’un job… ne pas les dénigrer certes, mais faire preuve de lucidité et les remettre à leur juste place. S’il importe de se pencher sur les interstices du quotidien dans lesquels nous pouvons retrouver notre autonomie et échapper un peu à l’étau capitaliste, mais aussi sur la façon dont nous pouvons prendre soin de nous et des autres, aucune pratique alternative aussi enthousiasmante soit-elle ne remplacera une action politique collective radicale

Il n’y a, à mon sens, pas d’ambiguïté dans la vision de Corinne Morel-Darleux. À plusieurs reprises, lorsqu’elle formule une piste qu’elle sait pouvoir être commodément interprétée sur le mode individuel, elle prend soin de la préciser immédiatement. Elle est ferme lorsqu’elle évoque l’indécence d’une écologie dépolitisée très en vogue, qui prône la sobriété à grands coups de discours moralisateurs, quand tant de personnes subissent la pauvreté (une vision qui produit des écolo du quotidien prompts à scruter le panier de courses du voisin, moins à soutenir les luttes collectives et à se questionner politiquement. Elle n’oublie pas, non plus, de rappeler que les conditions matérielles d’existence sont un frein pour la plupart des gens et pas seulement les plus pauvres. Bref, c’est une vie digne pour toutes et tous qu’il s’agit de défendre, et on ne peut le faire chacun·e dans son coin.

C’est sans doute l’apport principal de cet essai que d’approfondir l’idée d’une réconciliation entre éthique personnelle et action politique, en mettant en garde contre les tentations sécessionnistes (le fameux « je largue tout et je m’installe dans le Larzac ») et les replis individualistes, convoquant au passage textes anarchistes et écologistes mais aussi anecdotes personnelles. Définitivement, l’autrice ne croit pas à la simple contagion par l’exemple. Habitats collectifs et coopératives ne prennent leur sens que dans leur lien à une mobilisation collective offensive ; éthique de la consommation et changements de mode de vie nous confèrent avant tout un sentiment de cohérence avec nous-mêmes, nous donnent éventuellement l’énergie nécessaire pour aller plus loin — mais gare aux illusions. Son approche n’est pas sans évoquer la notion de politique préfigurative (le texte aurait pu s’intituler « petite philosophie de la préfiguration » ou quelque chose dans ce goût là, à  peu de choses près !) 

Sur le plan politique, elle plaide pour une vision à la fois systémique et archipélique : les luttes politiques ne peuvent reposer que sur une vision d’ensemble avec des objectifs communs, mais il serait vain pour elle de vouloir centraliser, de chercher à dépasser entièrement la diversité existante (on est bien loin du Parti ouvrier).

Sur le plan des valeurs, elle défend l’attachement au cesser de nuire, au refus de parvenir et à la dignité du présent. Elle donne en effet toute son importance à une réhabilitation des émotions, de l’expérience sensible, des valeurs et même de la morale dans nos combats politiques (la quête de sens spirituel, légitime, poussant selon elle trop de personnes à se raccrocher à un développement personnel ou un empowerment marketing voire à des pratiques ésotériques). L’aspiration à la beauté, les « revendications esthétiques », explique-t-elle, « ne sont pas des aspects périphériques » de la politique : du pain oui, mais des roses aussi…

Elle distille pour illustrer sa pensée de nombreuses références littéraires et politiques, hommes et inspirations, semées sans lourdeur, laissant les lecteur·rices libres de creuser ou non. Le livre en est imprégné, parfois indirectement ou de façon plus discrète (on pense souvent à l’écologie sociale de Murray Bookchin). On y retrouve finalement beaucoup d’idées politiques formulées de façon personnelle, peut-être plus accessibles de ce fait.  Certes, de temps à autre surviennent des référence psychanalytique ou des « hélas » devant le fléau de la modernité (« nous ne prenons plus le temps »), des sentiments que je comprends mais dont je me méfie aussi… Lorsque nous pointons ces choses qui ne « seraient plus », ces réflexes et ce bon sens perdu, je ne sais jamais bien à quelle époque on se réfère, à quand dater ce « mieux ». Cependant, ce sont des passages éphémères, avec lesquels d’ailleurs je ne suis pas toujours en désaccord. Surtout, ce n’est pas le cœur du livre.

Bien sûr, on peut trouver, aussi, que les réflexions qui nous exposent l’autrice, les pistes qu’elle dessine, s’adressent davantage à un profil proche du sien (du mien aussi). À des personnes issues de catégories sociales privilégiées, qui ont fait des études, qui avaient le choix d’opter pour la carrière rémunératrice et reconnue, et qui ont pu refuser, préférant obliquer dans une autre direction. Des personnes qui ont le loisir de se demander : devrais-je agir ? Cela en vaut-il la peine ? Et qui peuvent le faire comme un exercice intellectuel, car leur survie n’est pas en jeu, et qu’il est toujours possible, à tout moment, de couper court et de se réfugier dans un confort rassurant. Corinne Morel-Darleux en est consciente cependant, et la portée de son discours me semble aller au-delà.

À l’intersection du témoignage, de l’essai politique, de la réflexion éthique, c’est un texte qui peut faire beaucoup de bien, qui est susceptible de parler à nombre de militant·es, syndicalistes et féministes, militant·es de l’éducation populaire, travailleurs sociaux et bénévoles…  Si d’effondrement il est un peu question, c’est un regard prudent et critique qui est posé dessus, et le texte est loin de s’y résumer. L’autrice nous dit en outre préférer assumer les questionnements, les doutes qui subsistent plutôt que de prétendre proposer des solutions clés en main — au risque, justement, de ressembler à ces manuels de développements personnels auxquels elle a « la hantise » que son livre puisse ressembler. Questionnements il y a, et pourtant, c’est un livre étonnamment lumineux, porteur de clarté.


Rien n’est jamais vain lorsqu’il s’agit d’œuvrer, collectivement, pour changer radicalement cette société : voilà le message de Corinne Morel-Darleux. Agir quelle que soit l’issue, pour dessiner les contours du monde auquel on aspire et nourrir cette dignité du présent. Cela en vaut, toujours, la peine. Et aujourd’hui, rappelle-t-elle, nous avons besoin de renforts.

12 réflexions sur “Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, de Corinne Morel-Darleux

  1. Le livre me tente bien plus maintenant que je l’ai ta critique !
    Je pense me reconnaître fortement dedans. Entre changements du quotidien et agissements à plus grande échelle, l’un n’empêchant (voire ne dénigrant) pas l’autre … Je visualise très bien et j’apprécie cette vision plus modérée que « Il faut tout faire sauter ! » (je caricature mais l’essence est là)

    « Sur le plan politique, elle plaide pour une vision à la fois systémique et archipélique », c’est une image qui me plait ! Après, je pense qu’inconsciemment, nous sommes nombreux.euses à le faire instinctivement, tout simplement pour être en cohérence avec nous mêmes.

    De ce que tu écris, j’ai l’impression d’une personne certes privilégiée mais qui a conscience de l’être et ainsi pose un regard affûté sur notre monde et les possibilités qu’ont chacun.e d’entre nous d’agir.
    Au final, ce que tu écris au quotidien me fait beaucoup penser à ce livre, de ce que tu dis !

    Il n’est pas dans ma PAL mais je penserais à l’acheter lorsque je terminerais mes bouquins actuels 🙂

    Merci pour ton travail de décorticage Irène !

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    1. Ce que j’apprécie, c’est que le regard qu’elle porte n’est pas moins radical. Mais il prend en compte les aspirations à se sentir bien avec soi-même, à créer du sens au quotidien, à résister par de micro actes parfois… Et elle considère pas que ce soient des aspirations réservées aux plus aisés (je suis assez d’accord avec ça)

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  2. Je n’avais pas eu le temps de lire ton article en entier jusqu’à maintenant (comprendre : je l’entamais mais quelque chose me coupait toujours…), mais maintenant c’est fait ! J’aime beaucoup tout ce que tu as écrit, ça retranscrit bien le livre qui m’a fait un bien fou. L’autrice est honnête et juste, elle n’hésite pas à dire ce qui pourrait en fâcher certains (le refus de parvenir, c’est niet chez certains…) tout en conservant une gentillesse et une douceur certaines. J’ai aimé la référence à « Les racines du ciel » de Romain Gary, héhé. (oui, je l’ai lu)

    Maintenant, il faut que je réfléchisse à qui l’offrir car les personnes ouvertes d’esprit ne se bousculent pas au portillon ! Encore merci pour cette recension sincère !

    PS : je dois être stupide mais j’ai pas vu de marques de son privilège de classe dans son livre… Faut que je le relise.

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    1. C’est elle-même qui parle de sa position sociale en évoquant son parcours, le métier qu’elle faisait avant etc, et on sent qu’elle est attentive à ça dans plusieurs passages où elle anticipe les remarques possibles sur le refus de parvenir qui peut être perçu comme un choix de privilégié… Je suis heureuse que ça t’ait plu, j’ai bien envie de lire Romain Gary

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      1. Ce que je me disais, c’est qu’on peut avoir le sentiment en le lisant que ça ne parlera vraiment qu’à ce profil là de personne, mais c’est pas vraiment un reproche que je fais à l’autrice. Mais je pense que ça peut être perçu comme ça, en revanche elle le sait et elle l’anticipe à plusieurs reprises 🙂 (je te tiens au courant alors :D)

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