Nage en eaux troubles

Eau es-tu ?

Dimanche, me voilà de retour dans mon presque-chez-moi. Mon meublé, là où mes valises sont posées pour une durée indéterminée. Il était tard déjà, je me suis distraitement approchée du lavabo et j’ai ouvert le robinet. Trois malheureuses gouttes en sont tombées : la source était tarie. Le lendemain, l’eau était toujours portée disparue (qui sait, à force de courir, elle était peut-être parvenue à s’enfuir ? Il y avait bien une explication rationnelle derrière tout ça, et j’ai fini par la découvrir, mais c’est ici une question très secondaire.) Dépitée, j’ouvrais les robinets successivement, me creusant la tête… et ne pas avoir accès à cette ressource, habituellement dilapidée si machinalement, me semblait d’une absurdité sans nom.

C’est alors qu’assise sur mon lit, méditant sur cette sécheresse, je repensai à mon départ pour Madagascar : « il y a un an, déjà » me répétai-je un peu bêtement. Et tandis que je laissais mes pensées divaguer, je songeais à la place de l’eau, aux litres et litres innocemment utilisés dans nos demeures. Je me suis remémorée le changement des habitudes, les pratiques routinières au bout de quelques temps (c’est si facile lorsqu’on sait qu’on retrouvera notre confort sous peu !) : remplir les seaux au cas où, en prévision des coupures, bien de la chance si celle-ci est chaude ou tiède pour la douche prochaine. Le luxe absolu que représentait l’eau chaude ! Même en petit filet pour remplir trois godets. La sensualité d’une douche qui réchauffe, prise de longues minutes en rêvant un peu, voilà qui relevait d’un privilège à savourer.

Et voilà qu’en ce dimanche, l’absence de l’eau me laissait sans voix, tout habituée que j’étais à la voir couler de nulle part, toujours, sur demande, presque magique. La moindre des choses, et pourtant capitale. Pourquoi anticiper, pourquoi remplir bassines et bouteilles quand elle est partout ? Partout, vraiment ? Je suis à présent allongée sur mon lit — de toute évidence la douche ne sera pas pour ce soir, allons dormir — et mes idées se font sinueuses, éparses. Partout, vraiment ? Et pourtant, dans nos pays aussi, la précarité, les coupures, eau, électricité, dormir dans la rue trop souvent. Les douches publiques se font rares, les piscines sont souvent un peu chères, et sûrement ne s’y sent-on pas toujours bienvenus.

Je n’avais pas besoin d’une coupure d’eau pour avoir mes privilèges bien en tête, ça non. Mais on a tôt fait d’éluder toute la dimension matérielle de cette chance. Un ou deux jours, trois, sans eau, bon. J’ai décidé d’être patiente. Je n’ai même pas acheté de bouteille d’eau. J’ai empilé la vaisselle, renoncé à une douche, puis une seconde, tiré la chasse des toilettes avec de l’eau récupérée de la douche la semaine d’avant (une première, à point nommé). Et puis mardi matin, je suis allée à la piscine.

Eaux collectives

Sur le seuil, j’ai regardé autour de moi, j’ai trouvé que c’était un endroit merveilleux. Une piscine de ville moyenne, plutôt récente, pas très spectaculaire mais pimpante. Banale et merveilleuse. J’insiste : une eau ni trop froide ni trop chaude, toute bien organisée. Trois bassins : une pataugeoire à jeux colorés, un bassin de détente agrémenté de bulles, et un grand bassin de 50m partagé en deux parties. Nous étions au milieu de l’après-midi, et les écoliers en occupaient une moitié, apprenant à nager en chahutant un peu, entre deux éclats de rire. Puis ils partirent, le bassin retrouva sa belle longueur et l’atmosphère se fit plus calme. J’aime l’ambiance des piscines en semaine, juste animées des remous soulevés par les nageurs et de quelques conversations qu’accompagnent des clapotis. Mon kilomètre achevé — ensuite, je m’ennuie — j’allai m’asseoir au milieu des bulles.

Voilà, je me suis dit, la piscine municipale, c’est le SPA accessible à tous ! Ou en tout cas, ça devrait l’être. Et je voudrais ça pour tout le monde, tout le monde, vraiment. Par « ça », je veux dire, pas seulement la piscine vous voyez. Mais des espaces pour prendre soin de soi, de son corps, de son esprit. Et puis des endroits où se rendre ensemble, dans lesquels discuter, pourquoi pas avec le voisin ou la voisine, en pataugeant ou pas. Ce genre d’endroits qui ne peut vraiment exister que s’il ne repose pas sur un impératif de rentabilité. J’imaginai une piscine associative, une piscine à prix libre, une piscine gérée par ses usagers, une piscine municipale mais dans une municipalité-d’un-autre-monde-qui-n’existe-pas-encore-mais-qu’on-veut-construire-et-qu’on-construira-un-jour.

Je vous raconte tout ça, ce n’est déjà pas très cohérent, mais au milieu de mes bulles, tandis que je buvais distraitement à ma gourde (vous avez remarqué que lorsqu’on sort de l’eau, on a la désagréable impression en s’hydratant que l’on se noie soudain un peu, que l’on boit la tasse ?), cela ressemblait plutôt à des fulgurances assez floues. Prenant la direction des douches, je notai des détails qui n’en sont pas : une douche accessible aux fauteuils roulants, deux douches qui ferment. L’eau était trop chaude, tant pis. J’étais sur ce nuage que je redécouvre trop peu souvent, celui qui combine le relâchement post-effort à une sensation spécifique au sortir de la nage et que j’aurais bien du mal à décrire précisément. Toute ramollie, attendrie et légère à la fois.

J’ai renoué en sortant avec ce plaisir de sentir d’un coup l’air plus frais dans mes cheveux tout juste séchés, alors que la lumière de 17h et des poussières commence à peine à décliner. Je réalise : c’est l’Automne. Il faisait si chaud à Paris que je l’aurais presque oublié (pourtant mes proches connaissent mon impatience à voir se colorer les arbres, tous les clichés d’Automne je voudrais les rassembler et les vivre un à un, mais ils s’enfuient toujours). Trois arbres alignés, trois teintes, et à leurs pieds les tapis timides, vert, orange, et le blanc de feuilles recroquevillées.

Je respire mieux que tout à l’heure, me dis-je. Et d’un coup, l’envie d’écrire — voilà qui vous vaut ces tartines interminables ! Ce n’est pas la première fois. Quand je marche, quand je nage, le rythme s’installe, les pensées défilent et se trient, puis la main tressaille et cherche le stylo. Il faut que je vous dise aussi, dans mes égarements, j’avais en tête une liste d’Eaux :

Les eaux pures, les eaux précieuses, les eaux dures, les eaux collectives, les eaux fantômes, les eaux tumultueuses…

En eaux troubles

À force d’imagination aquatique, j’ai fini par visualiser une étendue d’eau. Je n’ai pas non plus une imagination débordante, une étendue d’eau donc : la mer. La mer qui… liste interminable. L’esprit a ses méandres, j’ai vu soudain une réalité bien plus désespérante. Brutalement, sans vraiment le vouloir, je me suis retrouvée à penser à voir haute  » Et la mer qui engloutit « . Un éclair qui me transportait vers l’Aquarius, sauveur des eaux.

Il y a des eaux qui engloutissent, pensais-je. Mais en faisant l’espace de quelques secondes de ce drame atroce une histoire d’eau, je me suis trompée.

En suspens quelques minutes, sourcils froncés comme à l’accoutumée,  reprenant le fil de mes divagations, cette fois, je me suis déclarée : là tu dérailles. Car l’eau n’agit pas n’est-ce-pas ? Elle n’a nulle malveillance et nulle haine. Et finalement, non, elle n’engloutit personne. Elles accueillent, les eaux, dans toute leur impuissance, sans émotion aucune, les tragédies les plus insupportables, les luttes désespérées pour la vie, les morts anonymes, les corps qui flottent entre deux. Alors non, vraiment ce n’est pas une histoire d’eau, ou si peu. En revanche (et merde, mais j’ai envie de le crier) : c’est le capitalisme, c’est l’impérialisme, c’est le racisme qui engloutit ces vies. Et si les dites vagues migratoires pourraient en réalité être accueillies avec douceur sur nos rivages, bien plus menaçante est la lame de fond qui secoue nos pays.

Nationalisme, xénophobie, racisme, antisémitisme.

Identité nationale, préférence nationale.

Pastoutelamièredumondisme.

Des eaux pour le moins troubles. Des eaux un peu trop brunes. Et combien d’entre nous pour nager à contre-courant ?

 

 

22 réflexions sur “Nage en eaux troubles

  1. J’ai lu ce texte bercé par l’élément de l’eau, comme allongé sur un matelas gonflable à la surface d’une piscine imaginaire…

    Et c’était une expérience étrange, pour la raison suivante : je me sentais comme bercé par les douces vagues de tes émotions. Et de la même manière que quand je nage le dos crawlé sans lunettes, j’ai parfois peur de faire un mouvement trop brusque avec le bras et de m’éclabousser tout seul (je n’aime pas avoir de l’eau dans les yeux, je ne les ouvre jamais sous l’eau. Même pour mettre des gouttes de sérum physiologique c’est pas simple),
    J’ai parfois eu la crainte que certains de tes mouvements émotionnels soient brusques et y sentir des jugements, de l’auto dévalorisation ou de l’agressivité envers toi. Et j’ai été chaque fois rassuré, de nouveau à l’aise et prêt à suivre la vague de ton écriture.
    Je me rend compte du coup que j’ai été tellement marqué par ton texte sur l’épilation et le profond respect et l’amour qui s’en dégageait, que c’est un peu à cela que je t’ai associée.
    Tu es « la blogueuse qui est douce avec elle même et avec les autres. Qui se respecte et respecte les autres. Qui s’aime et aime les autres. »

    Ce présent article me l’a rappelé, et c’est une sensation agréable. Merci.

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    1. Je suis profondément touchée par ce que tu m’écris (vraiment, j’échange beaucoup de commentaires via des blogs, mais tant de gentillesse, je suis toute émue). C’est merveilleux si ces quelques mots peuvent dégager ça, c’est ce qui est beau aussi je trouve à travers le fait de pouvoir faire lire des textes, ils nous échappent un peu, ils peuvent prendre un sens différent pour les autres (ou en tout cas un sens qu’on avait pas vus nous même). Je suis très heureuse que ce soit celui-là en l’occurrence. A très bientôt alors. Merci encore…

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  2. Superbe texte, ta phrase de fin est si juste. Nager à contre-courant, voilà un bon mantra pour faire mieux et différent. Il faut de la force pour aller à contre courant mais collectivement, les possibles s’ouvrent à nous. Il suffit de quelques uns qui essayent et tout peut commencer 🙂

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  3. Jolie lecture qui fait réfléchir en même temps alors bravo 🙂

    Cette idée de piscine associative, ça me rappelle un peu le jjimjilbang en Corée du Sud. Malheureusement je n’ai jamais encore pu tester car je ne suis jamais allée en Corée, mais j’ai appris en cours que c’est un espace de détente pas trop cher où les gens aiment bien venir s’y retrouver pour prendre un bain, profiter des différents saunas et s’asseoir tous ensemble pour bavarder. L’endroit plaît autant aux personnes âgées, qu’aux familles ou aux groupes de jeunes. Il y a aussi de quoi se restaurer ! C’est une véritable institution. Et puis au Japon aussi, il y a les bains publics !

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  4. Très joli texte, que j’ai beaucoup aimé ! Je trouve qu’il tranche pas mal avec ce que j’ai pu lire chez toi et ce style te va très bien 🙂
    C’était hyper intéressant de te voir dérouler le fil de ta réflexion, et je suis entièrement d’accord avec toi, à force d’avoir accès à de l’eau tout le temps, on en vient presque à oublier que c’est une ressource. Cela m’a rappelé mon séjour en Irlande, où l’eau est gratuite. J’avais trouvé cela formidable que tout le monde puisse avoir accès à cette ressource essentielle, mais restais partagée sur un éventuel gaspillage collectif. La question du jour étant: y-a-t’il une meilleure manière de faire ? Je ne sais pas !
    Joli parallèle à la fin…quand on voit que l’extrême droite est aux portes du pouvoir brésilien, j’aime à me dire qu’il nous reste la solution d’aller nous immerger dans des bulles et de réfléchir ! Belle journée à toi 😀

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    1. Ah la question du gaspillage et de la gratuité 4a rejoint un peu les débats autour de l’utilisation des communs ! Merci pour ton retour, je pense que je prendrais plus souvent le temps de publier ce type de texte plus libre, entre deux articles plus classiques. Belle soirée 🙂

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  5. De la poesie et de la force d’action tu apportes tant en quelques mots! J’ai grandi en afrique et je vis encore avec cette idée des seaux d’eau « au cas ou », puis des douches froides à l’éponge dans les dits seaux de temps en temps. On ne voit pas ce luxe dans lequel nous vivons… Nageons à contre-courant!

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  6. Hé, en voilà un bien joli texte avant d’aller se coucher, la tête pleine de réflexions mais le coeur en paix … !

    Prendre conscience de la chance que l’on a d’avoir toutes ces ressources – eau, nourriture, lumière, chaleur … – n’est pas toujours évident et pire, je trouve surtout qu’on oublie très vite. Je pense qu’on occulte toujours trop rapidement les expériences qui nous font nous rendre compte de tout cela.
    Je suis heureuse de lire que je ne suis pas la seule à faire contre mauvaise fortune bon coeur et s’accommoder de ces désagréments, voire en profiter pour réfléchir sur l’immense chance que nous avons eu de naître sur un continent riche, dans un pays où la majorité de la population ne se pose pas la question des ressources primaires.

    Ton texte a éveillé en moi le désir d’éviter l’écueil qui consiste à trouver normal de voir l’eau arriver via son robinet … Toujours garder à l’esprit que cette chance n’est pas inscrite dans nos vies à jamais et que nombre de personnes ne connaîtra jamais ce luxe …

    Belle soirée Irène et merci pour des jolis mots !

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    1. Merci à toi pour les tiens ! Oui plutôt que de s’agacer ou se lamenter quand ça arrive (ce que je peux comprendre par ailleurs de la part de parents qui auraient trois gosses à gérer par exemple ^^), on a la chance de pouvoir trouver des alternatives et prendre son mal en patience, et ça nous permet de réfléchir un peu aussi.

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  7. Ce genre de petits « non évènements » a le mérite de nous faire beaucoup réfléchir sur notre situation, celle du monde présent et à venir… Et quand cela t’inspire ces jolis mots, on prend avec grand plaisir !
    Merci pour la remise en question,
    Sarah

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  8. Superbe texte la nébuleuse ! Et comme tu l’évoques au début : rien de tel qu’une coupure d’eau pour réaliser à quel point elle est précieuse. C’en est presque dangereux qu’on en ait si peu conscience, nous occidentaux.

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  9. Quel fil de pensées bien raconté qui nous entraîne au creux de nos propres méandres. Un voyage qui mêle sueur, rafraîchissement et douche froide. J’admire la clarté, le rythme et la densité que tu parviens à donner à tes pensées: elles se vivent, c’est vraiment assez incroyable à lire.
    Merci Irène, et beau nouveau site d’ailleurs !

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      1. Oui ça va bien! Elle va vers ses 9 mois ^^’ Je jongle comme je peux avec fin de thèse/allaitement/cododo/compagnon/maison/après-thèse/réflexion autour de la collapsologie… Je ne me m’ennuie pas =p
        Je reviendrai régulièrement te lire en tout cas (j’ai repéré l’article du Monde Diplomatique sur Pierre Rabhi, ce sera pour ma séance de tirage de lait).
        Et toi, ta thèse ? 🙂
        Belle journée Irène !

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      2. Contente de lire ça ! J’ai réalisé dernièrement que je connaissais pas mal de femmes qui ont eu des enfants en fin de thèse, je trouvais que ça relevait d’un challenge inouï mais elles m’ont expliqué qu’au niveau de la gestion d’emploi du temps, et au niveau de l’articulation congé maternité / reprise du travail, ce n’était pas la pire option loin de là… qu’est-ce que tu en dis à l’heure actuelle 🙂 ?
        J’imagine que tu es bien occupée en effet !!
        Moi j’en suis au tout début donc, le mois de septembre était une vraie tempête aha, j’en suis sortie en ayant le tournis et noyée sous des monticules de paperasse, depuis ça se calme et le rythme se met en place, novembre s’annonce bien plus tranquille. J’ai de super conditions de travail, l’équipe est très chouette et ma directrice aussi, j’ai commencé à donner des cours de TD donc j’apprends aussi à enseigner… 🙂

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