Petit manuel de discussions politiques, aux Éditions du commun

·J’en ai fait des teasers de cette chronique sur Instagram, annoncé sa publication prochaine, très prochaine… Il est bel et bien là ! Généreusement envoyé par les Éditions du commun il y a une éternité, c’est un vrai plaisir pour moi de vous en parler sur le blog. Et quelle allure, ce petit manuel ! Je suis absolument fan de la couverture qui est l’œuvre de Clément Buée. Voici comment j’introduisais l’ouvrage dans les Cartouches de mai 2019 de la Revue Ballast :  « Publié en 2018 par les jeunes Éditions du commun, ce manuel attire l’œil. S’agirait-il d’un mode d’emploi pour traverser les remous des discussions politiques souvent houleuses lors des repas de famille, ou après quelques bières entre amis ? Pas vraiment, quoique l’on y puise de judicieux conseils. Si l’on n’y trouve nulle solution miracle pour apaiser ces tempêtes, l’ouvrage se propose en revanche de nous outiller pour organiser et animer des débats collectifs ancrés dans la démarche de l’éducation populaire. »… On entre un peu dans les détails ?

Un guide issu d’expériences de terrain

Son titre ne ment pas, c’est bel et bien un manuel dans le sens où il allie conseils pratiques, pistes concrètes et réflexions plus théoriques distillées avec parcimonie. L’aspect pratique est largement dû au travail de terrain d’éducation populaire qui a donné naissance au livre : celui-ci résulte en effet de séances de formation prises en charge par l’association PhiloCité qui ont eu lieu en 2016-2017, à la demande du collectif autogéré Riposte.cte (collectif de résistance pour les droits au chômage, aussi investi dans d’autres luttes), et progressivement ouvertes à d’autres réseaux militants. C’est de la rencontre entre ces collectifs belges qu’est née l’idée du livre.

Des encadrés ponctuent l’ouvrage et nous proposent le regard de différent·es praticien·nes : philosophes, enseignant·es, économistes ou encore psychanalystes (un choix qui m’a interpellée à titre personnel, ne portant pas la psychanalyse dans mon cœur, mais qui n’affaiblit en rien le propos général — les encadrés étant d’ailleurs conçus pour se lire indépendamment du texte principal). Ces encadrés sont toujours accessibles, et toujours mis au service des interrogations pratiques. Autant de points de départ pour se pencher sur nos pratiques collectives d’échange, de débat, de prise de décision…

Des « discussions politiques » ?

En découvrant le titre, j’imaginais tout d’abord un guide de discussion. Quelque chose dans le style de la Communication non violente, des règles pour parler de « sujets politiques » sans se taper dessus lors des repas de famille interminables, dans ce goût là ! Or ce n’est pas vraiment de ça qu’il s’agit, et c’est peut-être pour le mieux. Ici, ce sont aussi et surtout les dispositifs de discussion eux-mêmes qui sont politiques, dans leur démarche, dans les outils mobilisés pour en faire des espaces émancipateurs. L’ouvrage s’affirme clairement comme un guide pratique au service des associations et collectifs et des luttes qu’elles portent. En témoigne l’organisation du livre en  quatre parties correspondant chacune à une étape de l’organisation collective d’une telle discussion : I. Une discussion, ça se prépare ; II. Une discussion, ça s’anime ; III. Une discussion ça se vit ; IV. Une discussion, ça s’évalue.

Le choix de le faire préfacer par Yannis Youlountas illustre aussi cette démarche ancrée dans les luttes populaires, fondamentalement politique. Souvent, les thématiques qui seront discutées auront aussi une dimension politique au sens large car elles concernent la vie commune, le fonctionnement d’un collectif ou des débats d’actualité… mais les dispositifs proposés ne sont pas figés et s’adaptent à différents contextes, selon la nature de la discussion collective et les objectifs poursuivis. Les auteurs et autrice proposent de distinguer trois types de discussions dont les objectifs différents impliquent d’adapter le dispositif, et auxquelles sont associés des conseils précis :

  • La discussion contradictoire  : différent·es intervenant·es confrontent leurs positions respectives sur une question donnée, et la rencontre vise à faire émerger les divergences et convergences sur la base d’argumentations solides.
  • La conférence-discussion : l’idée est de profiter de la présence d’une personne qui a travaillé un sujet en profondeur, dont l’intervention va permettre la réappropriation de ce savoir par les personnes présentes.
  • L’atelier de recherche : il s’agit d’une exploration collective, là aussi en présence d' »expert·es », mais qui sont prié·es de n’intervenir qu’à la demande des groupes présents, en répondant à leurs seules questions en tant que personnes ressources (la discussion collective ayant lieu avant tout entre les personnes participantes).

Zoom sur une question abordée par l’ouvrage

L’ouvrage rend compte des succès et des limites des démarches testées, en n’omettant pas de rendre compte des critiques qu’ont pu soulever tel ou tel dispositif. Il insiste notamment sur la répartition des rôles (par exemple : discutant·es, président·e de séance, reformulateur·trice, animateur·trice… d’autres rôles pouvant être inventés !), l’explicitation des objectifs poursuivis avant le début de la discussion, et l‘acceptation collective des règles de la discussion. J’ai notamment apprécié le passage du livre qui revient sur l’importance des affects dans l’échange, et les différentes façons que l’on peut imaginer pour les gérer sans pour autant censurer leur expression, ce qui nécessite de différencier les affects qui plombent la discussion d’autres plus « sains ». Extrait :

Si les affects peuvent aider ou nuire au bon déroulement d’une discussion, ils peuvent également jouer un rôle plus ou moins positif dans son contenu même. Il existe par exemple de saines colères, parce qu’il y a des situations odieuses qui doivent être dénoncées. Il y a aussi, à l’inverse, des envies ou craintes personnelles qui ne sont pas mobilisatrices pour le groupe, parce qu’elles tiennent à une hantise, une crainte, une envie que les autres ne comprennent pas , ne partagent pas, sinon par empathie. Les premières peuvent ainsi fonder et nourrir des positions politiques légitimes. Les secondes apparaissent plutôt comme le fruit d’un affect singulier et elles ne peuvent donc pas fonder légitimement une position collective.

Il n’est bien sûr pas évident de les distinguer, tout comme il n’est pas aisé d’ouvrir un espace relatif pour l’expression des colères, détresses et tristesses personnelles sans pour autant que l’ensemble de la discussion ou de la réunion se trouve définitivement vidée de son objectif premier… Je pense que nous sommes nombreuses et nombreux à avoir vécu de telles situations.Je ne peux bien sûr pas résumer l’ensemble des conseils synthétisés dans le livre, mais il comporte en tout cas quelques pistes susceptibles d’être bien utiles.

Un manuel pour qui ?

Je l’ai évoqué plus haut, c’est un manuel à destination de tous les collectifs, associations, organisations qui animent des débats, rencontres, réunions. Et donc pas mobilisable seulement par les collectifs et organisations politiques, mais depuis l’association de quartier jusqu’au syndicat, en passant par des ateliers philo ! En bref, c’est un outil précieux d’éducation populaire.

Cependant, de mon point de vue, c’est un ouvrage tout aussi intéressant à lire sur le plan individuel. En effet il amène une réflexion plus générale sur ce qu’est une « bonne » discussion, un échange constructif, un débat fertile, et sur ce qui les rend politiques dans leur dynamique même. Le regard (auto)critique et prudent des auteurs et autrice est particulièrement appréciable, et sa dimension concrète le rend très motivant.


Entre temps, j’ai lu un second ouvrage de la même collection, le Petit manuel de travail dans l’espace public, qui m’a peut-être encore davantage plu (c’est dire). 
Intrigué·es par ces livres ? Vous connaissiez les Éditions du commun ?

4 réflexions sur “Petit manuel de discussions politiques, aux Éditions du commun

  1. Bonjour Irène !

    Je ne connaissais pas cette maison d’édition mais je suis ravie de la découvrir grâce à ton article. Merci pour ce résumé de ce livre, puisque tu dis qu’il peut être intéressant de le lire à titre personnel, je pense que je vais le commander pour me plonger dedans, ton article étant alléchant 🙂
    Intéressant le passage sur les affects qui, selon l’origine de l’émotion, peuvent nuire ou au contraire améliorer le débat. C’est bien, ça nous incite à ne pas forcément refréner nos humeurs si elles sont légitimes …

    Tu vas chroniquer « Petit manuel de travail dans l’espace public » aussi ?

    Au plaisir de te lire !

    Aimé par 1 personne

  2. J’allais justement te demander si on pouvait le lire sur le plan individuel. On en a déjà parlé mais les débats, je suis une grosse quiche. Il y a des éléments qui pourraient m’aider à calmer le jeu des trop confiants qui monopolisent la discussion. Dans tous les cas, ça peut être intéressant !

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