Ne plus se cacher derrière la « complémentarité des tactiques »

Ces derniers mois voire années, sur les réseaux sociaux militants (en particulier écolo mais aussi dans une certaine mesure dans les réseaux féministes), j’ai beaucoup entendu parler de « complémentarité des tactiques »… Parfois dans des contextes qui m’ont laissés perplexe. Souvent comme base à des messages d’encouragement bien intentionnés : tout est ok, tout est bon à prendre, ne vous inquiétez-pas. Si je comprends pleinement la volonté d’encourager l’engagement et de combattre le sentiment d’illégitimité en particulier chez les femmes, je suis en désaccord avec cette façon d’arrondir les angles, qui me semble affaiblir nos perspectives de lutte plus qu’autre chose en contournant les débats stratégiques. Sans m’engager dans un débat très pointu, j’ai essayé de rassembler ici quelques réflexions autour des questions suivantes : D’où tenons-nous cette certitude que des tactiques ou des modes d’actions sont « complémentaires », comment est-ce qu’on l’évalue ? A partir de quel moment cette affirmation dérive vers des formes de relativisme (tout se vaut, tout est bon à prendre) qui masquent les arbitrages nécessaires lorsqu’on recherche une action politique efficace ?


D’où vient l’idée de la « complémentarité des tactiques » ?

C’est une question que je me suis posée il y a plusieurs semaines, à force de voir revenir cette expression encore et encore, avec parfois des variantes. J’ai partagé cette interrogation sur Twitter où plusieurs personnes parmi mes contacts ont pu m’apporter des éclairages ont partagé des ressources (je les remercie). L’idée de « diversité des tactiques » (et pas forcément de « complémentarité ») semble remonter aux contre-sommets de la fin des années 1990 – début des années 2000, dans le contexte d’un mouvement altermondialiste fort. Cela renvoie alors à la pluralité de choix tactiques dans le cadre précis de ces mobilisations. Par exemple : une stratégie de désobéissance non violente, une stratégie d’action directe offensive et/ou d’affrontement avec les forces de l’ordre, cela dans un cadre spatial et temporel délimité (c’est-à-dire que même si les ancrages politiques et les objectifs profonds diffèrent, dans le cadre de cette mobilisation-là, il  y a une cible commune et des messages communs).

Parmi les recherches et essais qu’on m’a cités, il y a le travail de Francis Dupuis-Déri sur les Black blocs, l’ethnographie de l’action directe de David Graeber (qui a travaillé sur le Global Justice Movement et les mouvements Occupy), ou encore les écrits de Peter Gelderloos qui alimentent le débat autour de la non-violence — envisageant qu’il n’y ait pas d’exclusion mutuelle nécessaires des stratégies « non-violentes » ou plus radicales, mais critiquant sévèrement la stricte non-violence érigée en dogme. Gelderloos a été traduit tardivement en français et son livre Comment la non violence protège l’État a eu certain succès dans les milieux militants (je saurais pas l’estimer avec précision mais pendant un bon moment je l’ai vu circuler énormément sur les réseaux sociaux et susciter pas mal de discussions).

En remontant le fil à partir de ces indications, il apparaît que la façon dont j’ai vu employée la notion de complémentarité des tactiques s’écarte quelque peu de ces analyses sur la diversité des modes d’action. Certes dans le cas des ZAD et de certains mouvements sociaux, on a pu parler aussi de diversité des tactiques, avec des observations un peu similaires (manifestations et désobéissance non violente / grèves / action directe et affrontements…). Mais depuis un an ou deux je l’ai beaucoup entendu de la part de militant·es écolo ou féministes, énoncée comme une règle générale, un principe qui devient universel (et non plus une articulation tactique contextuelle).

Point de vocabulaire : stratégie, tactique et répertoires d’actions

Qu’est-ce qu’une stratégie, qu’est-ce qu’une tactique ? Personnellement j’oublie régulièrement, je suis donc allée réviser un peu (sur Wikipédia surtout – je n’ai pas prévu de pondre un traité de stratégie, c’est juste pour avoir des points de repère pour la suite !)

En général, la stratégie va désigner la façon de penser la mobilisation de ressources et d’actions afin d’atteindre un objectif global, souvent à moyen ou long terme, tandis que la tactique renvoie à des enjeux plus délimités dans le temps, plus restreints. La comparaison la plus fréquente, c’est la différence entre chercher à gagner une guerre, et chercher à remporter une bataille.

Si on l’applique aux mouvements révolutionnaires par exemple, les stratégies politiques vont concerner la lutte contre le capitalisme et les autres systèmes de domination, et comment on pense possible d’établir un rapport de force pour finalement les faire disparaître (exemple : construire un Parti rassemblant tous·tes les travailleur·euses qui pourra s’emparer de l’État lorsqu’il sera assez puissant, ou bien construire des contre-pouvoirs sur la base des différents mouvements d’émancipation, qui pourront déboucher sur un double-pouvoir avant de faire basculer la situation). Les choix tactiques vont s’appliquer à une lutte donnée, plus limitée dans le temps et parfois dans l’espace : un mouvement contre un projet de loi, la bataille contre un employeur, une mobilisation contre un projet destructeur…

Les stratégies et tactiques politiques articulent différents répertoires d’actions : pétitions, manifestations, lobbying, occupations… Certains modes d’actions sont plus fréquemment associés à certaines stratégies et tactiques, tandis que d’autres seront éliminés lorsqu’ils semblent contradictoires avec la stratégie ou tactique adoptée.

En effet les choix tactiques vont dépendre en partie des choix stratégiques plus globaux, qui se déploient aussi à l’échelle d’une mobilisation donnée, en s’adaptant aux objectifs à court terme. Mais en partie seulement, parce qu’on peut se retrouver dans la même bataille et s’accorder sur un objectif immédiat, sans pour autant poursuivre les mêmes objectifs globaux. On peut alors partager une tactique dans ce contexte donné en restant en désaccord sur la stratégie politique à long terme. Dans une même action (une même manifestation, une même grève, une même occupation), ou dans un même espace (une ZAD, un lieu d’éducation populaire), on retrouve d’ailleurs des militant·es et des collectifs qui n’ont pas les mêmes visions stratégiques à long terme, et pas les mêmes objectifs.

En d’autres termes :

  • On peut avoir des objectifs proches mais une vision différente des moyens pour les atteindre, donc une vision stratégique différente (même si parfois en creusant un peu on se rend compte que les objectifs ne sont pas toujours si proches qu’on le pensait).
  • On peut s’investir dans une tactique commune, sans avoir la même stratégie globale ni d’ailleurs les mêmes objectifs (fronts de luttes communs, par exemple à l’échelle locale, ou contre une même réforme, etc.).
  • Une même stratégie peut articuler différentes tactiques et modes d’actions, selon les contextes 

En quoi tout cela alimente notre réflexion sur la « complémentarité des tactiques » ? Parce que ce sont des points de repère pour penser des échelles différentes dans les luttes, et quels enjeux il y a dans les désaccords ou dans les alliances possibles selon ces échelles.

Diversité des tactiques et divergences idéologiques

Lorsqu’il y a accord autour d’une stratégie (que ce soit au sein du même collectif, ou entre des collectifs avec des objectifs très proches),  et que différentes tactiques sont alors investies selon les contextes, il me semble qu’on peut effectivement considérer qu’elles sont « complémentaires »: différents moyens à court terme mais une stratégie commune vers un même objectif. Celle-ci a été pensée, pesée, et prend même peut-être en compte cette diversité possible de tactiques.

Lorsque, dans la même « bataille », différentes tactiques co-existent, c’est par contre nettement moins clair. Dans un tel contexte, on entend souvent parler de complémentarité des tactiques ou modes d’actions comme un appel à la tolérance d’une certaine diversité (black bloc / cortèges syndicaux, rassemblements « pacifiques » / actions directes de casse et sabotage…). Mais pas grand chose ne nous dit si cette diversité débouche sur une complémentarité, s’il y a juste une vague coexistence en limitant comme on peut les tensions, ou s’il y a des incompatibilités et des frictions. A moins de considérer que tout s’équilibrerait harmonieusement naturellement, indépendamment des volontés de chacun·e, et que nous aurions toujours intérêt à cette diversité malgré nos désaccords. (Ce serait merveilleux, mais je ne vois pas trop d’éléments pour étayer cette hypothèse).

En effet, non seulement la complémentarité des tactiques ne va pas de soi, mais il arrive qu’on considère des choix tactiques et des modes d’action comme néfastes, parce qu’ils en empêchent d’autres et vont à l’encontre de notre projet politique, et de la stratégie qui le porte. Par exemple, lorsque ces choix ne nous semblent pas adaptés à l’état du rapport de force et au nombre de personnes mobilisées ;  lorsqu’ils nous semblent exclure une partie de la population ; plus généralement et plus simplement lorsqu’ils nous semblent relever d’une mauvaise compréhension des dynamiques politiques et qu’ils nous apparaissent comme une perte d’énergie dommageable.

[La lecture de l’exemple suivant est facultative]

Prenons une situation où, lors d’un mouvement social contre une réforme, des étudiant·es mobilisé·es cherchent à agir en mobilisant d’autres étudiant·es pour que le mouvement gagne leur Université et qu’un rapport de force s’y instaure. Malheureusement, dans notre exemple, cette Université n’est pas extrêmement politisée, le climat politique de la région est hostile (droite, extrême droite), et aucun syndicat ou groupe politique étudiant de gauche n’a réussi à s’implanter durablement. La plupart des étudiant·es n’ont qu’une vague idée des revendications et de l’enjeu de la réforme, et il y a difficilement plus d’une vingtaine d’étudiant·es réellement mobilisé·es. Dans cette situation, différents objectifs peuvent se dessiner, et différents choix tactiques peuvent être pris. La priorité peut être donnée à l’information et à la sensibilisation, et/ou au fait de convaincre un maximum d’étudiant·es de venir manifester. Mais selon les modes d’organisation et les enjeux à court terme, en particulier si les discussions sont difficiles et stériles, il peut être tentant d’abandonner ce travail de politisation, et de chercher à agir dans ce petit noyau de 15 personnes, en multipliant les actions visibles, ou encore en essayant de s’allier avec des groupes extérieurs pour bloquer l’Université et faire pression.

Dans une telle situation, certains choix tactiques peuvent s’articuler, mais seulement jusqu’à un certain point. En effet, chercher en petit groupe à passer en force, à provoquer l’arrêt des cours, est susceptible de créer de la rancœur chez l’ensemble des autres étudiant·es et ne va pas faciliter les discussions par la suite. La répression peut aussi être dure et ciblée, et entrainer des mesures drastiques dès les prémices du prochain mouvement. Mais on peut aussi se dire que les réactions étaient si négatives que c’était de toute façon perdu d’avance à court terme, et qu’il fallait bien faire quelque chose… Peut-être que cette période d’action en groupe restreint va aussi déboucher sur autre chose, la création d’un nouveau syndicat étudiant ou d’un groupe de lutte, afin de mener un travail de fond au sein de l’Université les années suivantes. Il est difficile de dire d’emblée quel est le « bon » choix tactique. En revanche, ces choix ont des conséquences, certains modes d’actions en bloquent d’autres, et tout ne se complète pas.

Si les choix tactiques s’évaluent en fonction du contexte, le positionnement idéologique et les objectifs associés pèse forcément. Dans l’exemple que j’ai donné d’un mouvement étudiant, on repère assez vite cette diversité idéologique. Pour être très schématique, et un peu caricaturale : les étudiant·es membres de syndicats ou partis réformistes (l’UNEF, le MJS quand ça existait vraiment, Générations…) vont en général être plus frileux à l’idée de bloquer ou d’entraver le fonctionnement de l’Université en étant une toute petite minorité ; des étudiant·es proches du mouvement autonome vont davantage chercher à radicaliser tout de suite l’action (mais pas toujours, le mouvement autonome est diversifié) ; des militant·es communistes et /ou anarchistes vont défendre le fait de discuter plus longuement avec les étudiant·es, de maintenir une présence quotidienne, etc.

[Fin]

Ainsi, dans les luttes écologistes, si l’objectif est d’influencer des politiques publiques et de s’adresser aux gouvernants pour imposer un changement social venant à la fois de la base et des institutions (ONG, dans une certaine mesure collectifs écolo comme Extinction Rebellion…), il va y avoir des incompatibilités avec les mouvements révolutionnaires anticapitalistes, même si on retrouve souvent les militant·es des différents collectifs dans des luttes locales. Dans le premier cas, il subsiste l’idée de garder une forme de respectabilité, en tout cas une bonne image médiatique, et la lutte est pensée en fonction de cette image donnée au public et aux institutions. Dans le second cas, il y a en général l’idée de s’organiser sur la base d’intérêts communs, qui sont des intérêts de classe… et les institutions bourgeoises ne sont certainement pas l’interlocuteur. Est-ce que ces stratégies et tactiques peuvent être investies en parallèle ? Oui, dans les faits elles coexistent. Est-ce qu’elles sont complémentaires ? Je ne crois pas (d’autant que comme je l’ai évoqué plus haut, les objectifs eux-même diffèrent !).

Bref, vous avez compris : ce qui peut s’articuler ou non, coexister ou non, se compléter ou non, cela s’évalue à la fois en fonction du contexte, et en fonction des ancrages idéologiques et stratégiques des un·es et des autres. Les désaccords seront plus ou moins forts selon les contextes et selon les échelles d’actions, parfois des compromis seront possibles, parfois moins.

La complémentarité à toutes les sauces

Ce faisant, à partir du constat de la diversité des modes d’action, la « complémentarité » est mise à toutes les sauces… Dans une tentative parfois artificielle de donner du sens à une hétérogénéité dont on ne sait pas toujours quoi faire. Deux exemples régulièrement observés :

  • Les discussions autour de la non-violence, débouchant sur des affirmations de type « il y a de la place pour tout le monde », nous sommes complémentaires malgré nos désaccords etc. C’est un discours tenu de la part d’associations ou groupes qui vont reconnaître partiellement la légitimité des critiques, tout en appelant à une forme de coexistence pacifique, à l’acceptation des désaccords etc. Le problème, c’est que les désaccords ne restent pas bloqués dans le monde des idées. Les actions politiques ont des conséquences sur les autres, individus et collectifs, et lorsque de telles conséquences sont pointées, c’est plus que dommage de botter en touche en présentant les mouvements sociaux comme un vaste espace qu’on pourrait découper et se répartir en faisant chacun notre tambouille. Il semble plus fructueux de chercher à comprendre ces désaccords, d’où ils viennent (divergences idéologiques, composition sociologique des mouvements etc), et d’identifier ce qui ne sera jamais réconciliable, et dans quels espaces au contraire des rencontres sont possibles.

Une illustration parlante là-dessus, c’est bien sûr l’émergence d’Extinction Rebellion et son principe non violent. Celui-ci a entrainé de nombreuses critiques à la suite des premières actions du collectif en France, très médiatisées. Ainsi, une lettre aux militant·es de XR est parue en octobre 2019. Signée par plusieurs collectifs, elle pointe notamment la violence sociale à l’œuvre dans cette rhétorique non violente. Face à une interpellation de ce type, on ne peut pas se contenter de dire « c’est complémentaire » ou « on n’interdit pas aux autres de faire autrement ». Si on choisit de s’investir dans ce mode d’action, c’est un choix qui doit dépasser le seul confort individuel, il doit être justifié politiquement. C’est en l’occurrence ce que tente de faire XR, qui défend en fait l’efficacité de la désobéissance non violente sur la base d’observations historiques (celles-ci sont par ailleurs très contestables, comme le rappelle cet article très complet sur le débat violence / non violence), et dit œuvrer à rendre ses actions plus inclusives.

Ceci dit, si j’ai pris ici l’exemple d’Extinction Rebellion, j’aurais aussi pu prendre à l’inverse les tactiques émeutières et de « guerilla urbaine » (en manifestation notamment) dont les tenants argumentent parfois, eux aussi, qu’elles sont complémentaires des grèves, des actions de solidarité directes etc… sans toujours justifier où réside la complémentarité, et alors même que ces tactiques, elles aussi, ont des conséquences (sur la dynamique de la manifestation, sur les autres modes d’action possibles, etc.)

  • L’application de cette supposée complémentarité aux différents choix individuels, dans le débat sur les « petits gestes » et le mode de vie (j’en ai parlé sur ce blog, d’abord ici dans un article sur la consommation éthique, puis là avec des pistes pour politiser son engagement). Le choix de s’en tenir à la « consom’action » et à des changements de mode de vie va pouvoir être justifié par des préférences personnelles, qui n’ont pas à être interrogées puisque « chacun fait ce qui lui parle le plus, les autres peuvent toujours faire autre chose, ce sera ok aussi ». C’est très récurrent dans les réseaux écolo portés sur la consommation éthique, le zéro déchet, le colibrisme, et en particulier (me semble-t-il) en ligne sur les réseaux sociaux.

Or ce discours de la complémentarité, appliqués aux gestes de consommation, revient à déléguer commodément le militantisme politique à d’autres. Comme si c’était une question de goût : certaines personnes, leur truc ce serait la lutte collective, les autres la fabrication de savons maison ? Si la rhétorique des petits gestes est violente en soi, revendiquer un engagement en fonction de ce qui nous fait plaisir (et correspond aussi à notre classe sociale…), c’est tout aussi problématique. Je ne parle pas là des difficultés réelles qui peuvent être des freins à l’action collective, mais bien d’établir comme principe qu’il y a des gens « pas portés sur l’action collective », d’autres si, et que ça peut se compléter. J’ai même eu quelques fois des interactions avec des personnes qui reconnaissaient que l’action collective était importante… mais elles n’avaient pas envie, ce n’était « pas leur voie » (il me semble au passage que cela correspond à un imaginaire du militantisme comme investissement permanent de l’action de terrain, de l’affrontement, de l’illégalité même… alors que les façons de s’engager aux côtés de groupes politiques sont multiples. J’aurai l’occasion de reparler de ça sur Instagram et peut-être sur ce blog).

Avec ce second exemple, il y a un glissement : on ne parle plus seulement de « tactiques » dans le cadre de mouvements sociaux, on passe à une affirmation de principe selon laquelle tout serait bon à prendre. Les raisons sont diverses : pas envie de décourager les bonnes volontés, pas envie d’opposer/de diviser, espoir dans l’agrégation de toutes les petites et grandes actions à toutes les échelles (le colibrisme). Cependant, c’est différent d’encourager à essayer, tâtonner quitte à changer d’avis… et de renvoyer dos à dos tout choix d’engagement (aucune critique n’étant alors recevable). Sur un réseau social comme Instagram, où les comptes autour de l’écologie des petits gestes et de la consommation éthique sont très présents, j’imagine que cela peut aussi s’expliquer par le souci d’éviter le conflit. Parfois en réalité on pense qu’il y a de meilleurs choix, et on a des raisons de défendre les nôtres, mais par souci de ne pas froisser ou de s’éviter des échanges pénibles, on préfère en rester à des déclarations iréniques : tout ira bien, on est ensemble, rien ne se contredit.

Poussée jusqu’au bout, et sans réflexion stratégique globale (qu’est-ce qui s’articule, comment, dans quel but), c’est donc une logique relativiste : tout choix aurait sa place, tout pourrait coexister, il suffirait de choisir ce qui nous attire là dedans, l’essentiel étant de « faire quelque chose ». Cela affaiblit les discussions stratégiques, et empêche des évolutions nécessaires en désamorçant systématiquement toute critique (« nous comprenons ces critiques mais nos tactiques sont complémentaires », fin de la discussion). En bref, c’est une logique qui nous réduit à l’impuissance.

Solidaires mais critiques : assumons nos désaccords

Un bien long article (quelle surprise) alors que je voulais juste dire à la base « attention, rien n’est complémentaire d’emblée, tentons d’analyser sérieusement les choix tactiques des un·es et des autres avant de servir le discours tout prêt de la complémentarité ».

Qu’est-ce qu’on peut retirer de tout ça ? Peut-être des pistes de réflexion sur la place de la critique dans nos mouvements, dans nos milieux militants. Face à des formes de violence qui nous éprouvent au sein de ces espaces (dont certaines sont exacerbées par les réseaux sociaux, on les regroupe parfois par simplification sous la notion de Cancel culture, comme le rappelle Sophie du blog Tout est politique dans un article récent, ces aspects sont aussi soulignés dans cet article), la tentation peut exister de se réfugier dans une absence de critique et de jugement, ou alors du bout des lèvres. Parce qu’on ne veut pas rajouter de la tension aux interactions déjà tendues, parce qu’on a peur des réactions aussi tout simplement. L’idée d’une complémentarité des tactiques, des formes d’engagements, des approches idéologiques même, est alors très séduisante.

Mais c’est tout simplement paralysant, vu qu’on se prive d’identifier des points faibles, des dérives, et donc des manières de renforcer nos luttes. La réponse ne peut pas se trouver dans le renoncement à toute critique politique, quand bien même celles-ci sont parfois mal accueillies par un certain nombre de personnes (je pense par exemple à la critique du déconstructionnisme exprimée dans ce post, et dont on a pas mal discuté sur Instagram ces dernières semaines… le propos me semble particulièrement important, mais il est clair qu’il ne fait pas l’unanimité). C’est probablement même au contraire en prenant à bras le corps la nécessité de cette (auto) critique, la nécessité d’identifier nos limites, nos insuffisances, qu’on pourra dépasser ces problèmes.

Formuler une critique politique, lorsque cela concerne des groupes et personnes dont on se sent un minimum solidaires, n’est pas fatalement une forme de violence, une attaque personnelle ou un manque de respect. Et je crois que c’est aussi quelque chose qui s’apprend, exprimer une critique constructive sans édulcorer son propos, mais sans participer à des dynamiques violentes (je précise que je parle bien de critiques stratégiques et/ou idéologiques, s’il est question d’ennemis politiques directs, de personnes qui nous dominent directement, on va pas faire dans la dentelle).

A titre personnel, lorsque je partage une réflexion critique, quoique ce soit rarement la mienne propre et plus souvent le fruit de réflexions collectives (on ne pense jamais seul·e), j’essaie de penser à la raison de mon partage. Quel est mon objectif, qu’est-ce que ça va apporter ? Si je le fais, c’est que j’ai considéré que ça participer à une réflexion de fond, à la clarification de perspectives de luttes  : que veut-on, comment s’organise-t-on pour cela, qu’est-ce qui est susceptible de nous freiner… C’est parce que je suis animée par ces préoccupations que je finis par partager ces critiques, mais j’essaie de ne pas le faire en pointant du doigt une personne en particulier (surtout que les militant·es s’en prennent suffisamment dans la tronche). Donc je pèse soigneusement ce choix, mais je n’hésite plus à le faire lorsque je suis convaincue. Ce qui ne m’empêche pas d’être solidaire de groupes et personnes avec lesquelles je suis en désaccord, lorsqu’elles subissent répression, harcèlement etc.

Il y a bien des critiques que j’aurais aimées entendre plus tôt, et si j’en crois les retours que j’ai régulièrement sur Instagram, je ne suis pas la seule. A titre d’exemple : en relisant mon article de début 2018 sur les limites de la consommation éthique, je me suis trouvée extrêmement tiède et trop conciliante, car je ne voulais pas blesser etc. J’étais donc à la limite de ce discours sur la complémentarité : « ce n’est pas que les petits gestes sont inutiles, c’est juste qu’ils ne suffisent pas, mais c’est déjà bien ». Or, entre temps, j’ai été confrontée à des discours nettement plus sévères, mais aussi plus justes de mon point de vue, qui pointaient la violence de classe de ces rhétoriques de la « consom’action ». Si je n’osais pas en tirer ces conclusions, c’est que j’étais dans un environnement social qui me confortait dans cette approche de la complémentarité, et parce que je ne vivais pas moi-même cette violence de classe (j’ai une pensée reconnaissante pour les personnes qui m’ont mis le nez là dedans et m’ont permis d’avancer). J’ai d’ailleurs un peu modifié cet article au passage.


En bref, si des choix tactiques, des modes d’action et d’engagement nous semblent des impasses, nous semblent affaiblir nos mouvements, aucun principe abstrait de « complémentarité » ne devrait nous obliger à taire nos critiques. Si en revanche la diversité dans les tactiques ou dans les modes d’action nous semble relever d’une complémentarité bénéfique, alors il faut penser cette complémentarité, la justifier, peut-être l’organiser. Mais ne nous arrêtons pas par commodité à des discours tout prêts sur une complémentarité abstraite.


Un grand merci à Valk qui a enregistré une lecture de cet article en format podcast.

Vous pouvez retrouver cette version audio sur son site, et pour la soutenir financièrement, c’est par ici.

13 réflexions sur “Ne plus se cacher derrière la « complémentarité des tactiques »

  1. Super intéressant, ton article ! On y apprend vraiment beaucoup, et pas forcément que les personnes qui hésitent à franchir le pas du militantisme : les militants eux-mêmes aussi, ça doit les faire réfléchir ! Tu avais déjà un peu parlé de ça sur Instagram, mais c’était disséminé, là, c’est plus clair (tant mieux pour la longueur !).

    Perso, quand je te lis, je me sens prête mais ma vie n’est pas prête, elle xD

    Petite question qui n’a rien à voir avec le contenu global de ton article mais sur un point précis : des groupes extérieurs à une université peuvent venir aider les étudiants à faire un blocage ? Aujourd’hui, ça me paraîtrait plus pertinent mais il faut savoir que cet élément est utilisé pour discréditer un mouvement étudiant, pour lui enlever sa légitimité… Je l’ai vu dans une fac très à gauche (et j’y comprenais pas grand-chose à l’époque).

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    1. Merci beaucoup de ton commentaire ! Oui il y a quand-même souvent des personnes de l’exterieur qui viennent discuter, donner un coup de main, et parfois aider à bloquer. Des grévistes d’autres endroits par ex. Mais en général ça part quand-même d’un mouvement au sein de l’Université. Et effectivement c’est utilisé comme argument pour discréditer, mais qu’est-ce qui n’est pas utilisé pour ça 😁 si c’était que des étudiant•es, y’aurait des arguments contre aussi.

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  2. Toujours plaisant de lire un tes articles, Irène et merci d’appuyer là où ça peut faire mal !
    J’admets avoir suivi les échanges sur la diversité/complémentarité des tactiques d’assez loin sur Instagram car, comme tu le sais, je ne suis pas (encore ?) une militante de terrain pour plusieurs raisons qui ne sont pas forcément bonnes. Je me sentais ainsi vaguement visée tout en reconnaissant l’utilité de ces débats et la posture plus ou moins radicale de certain·es militant·es. Par ailleurs, cela me rappelle mes débuts en tant que végane où j’étais vraiment « la végane sympa-pas-reloue même pendant les orgies de bidoche » alors que désormais, je ne me gêne pas pour exprimer ma gêne voire débattre activement si je m’en sais la capacité. Mais quoi qu’il en soit, je ne me réfugie plus derrière un « Noooon, ça ne me gêne pas du tout bien sur, mange cette saucisse d’un animal qui a vécu encagé toute sa courte vie 🙂 « .

    Je trouve d’ailleurs que grâce à ces années de « niaiserie », j’arrive à dépasser bien plus vite ce stade au niveau des autres luttes dans lesquelles je m’engage peu à peu, c’est positif ahah

    Je me retrouve ainsi tout à fait dans ce passage :
    « Il y a bien des critiques que j’aurais aimées entendre plus tôt, et si j’en crois les retours que j’ai régulièrement sur Instagram, je ne suis pas la seule. A titre d’exemple : en relisant mon article de début 2018 sur les limites de la consommation éthique, je me suis trouvée extrêmement tiède et trop conciliante, car je ne voulais pas blesser etc. J’étais donc à la limite de ce discours sur la complémentarité : « ce n’est pas que les petits gestes sont inutiles, c’est juste qu’ils ne suffisent pas, mais c’est déjà bien ». Or, entre temps, j’ai été confrontée à des discours nettement plus sévères, mais aussi plus justes de mon point de vue, qui pointaient la violence de classe de ces rhétoriques de la « consom’action ». Si je n’osais pas en tirer ces conclusions, c’est que j’étais dans un environnement social qui me confortait dans cette approche de la complémentarité, et parce que je ne vivais pas moi-même cette violence de classe (j’ai une pensée reconnaissante pour les personnes qui m’ont mis le nez là dedans et m’ont permis d’avancer).  »

    J’ai aussi des articles que je devrais franchement modifier car ma vision est devenue beaucoup plus radicale et que je n’aime pas la mollesse dont je faisais alors preuve.

    J’aime particulièrement le fait que tu soulignes que prôner la non-violence à 100% est très brutal puisque cela permet aux violences étatiques de continuer à exercer leur pression sans réel contre-pouvoir. Du coup, en voulant absolument rester non-violent, on perpétue sans le voir une violence systémique …

    Bref, encore une fois merci, cela fait du bien de lire ta plume autre part que sur Insta 😀

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    1. Merci ! Ça me fait plaisir de continuer à publier ici, et de recevoir encore des commentaires malgré une désertion généralisée vers les réseaux sociaux (mes articles ont beaucoup plus de vues qu’il y a trois ans, mais finalement moins de commentaires, c’est comme ça…)

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  3. Merci pour cet article ! Il reprend des réflexions qui me taraudent depuis quelques temps (notamment sur la « complémentarité « violence/non-violence, sachant que la définition de violences peut différer en fonction du contexte).

    Je pense qu’il y a deux aspects que tu traites dans ton blog :
    – la « complémentarité » des tactiques individuelles et collectives (type écogeste)
    – la « complémentarité » entre différentes tactiques collectives (type actions non-violentes/actions « violentes »)

    Dans le cas tactiques individuelles vs collectives, il me semble que nos choix individuels sont restreints par les structures de la société. Par exemple, faire son propre lait d’amande ou faire les petits pots de bébé bio demande du temps et de l’argent (et au passage, c’est étonnant -ou pas- comme ce sont souvent les femmes qui trouvent du temps pour le zéro déchet ;)) Mais, beaucoup d’écogestes sont il me semble déjà effectués par les classes populaires, comme ne pas chauffer, ne pas gaspiller, moins manger de viande, sauf que cela relève rarement du choix…
    Après, ces deux types de tactiques sont perméables : le militantisme collective va influencer mes pratiques individuelles, et mes pratiques individuelles pourraient être motrices dans le militantisme collectif. C’est quelque chose que j’ai plutôt constaté dans le militantisme féministe, notamment sur la sortie des normes patriarcales (arrêter de s’épiler, se mettre en couple lesbien, etc.).

    J’ai beaucoup aimé la conclusion sur la solidarité intra-militante mais la nécessité de discuter et d’accepter la critique politique, c’est il me semble plus que nécessaire et permettrait je pense de créer de la confiance entre le individu.e.s avec des parcours différents.

    Sur la critique politique, cela me fait penser à plusieurs essais d’Audre Lorde dans Sister Outsider et de la blogueuse « Sister Outrider » sur la non-acceptation par les femmes blanches des critiques émises par les femmes racisées (peut-être un peu à côté par rapport à ton article, mais cela montre que sur l’acceptation ou non des critiques politiques est aussi lié aux relations de pouvoir qui structurent notre société).

    Bref, de nouveau merci pour ce post, j’ai plein de nouvelles pistes de réflexion ^^

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    1. Bonjour, merci beaucoup d’avoir pris le temps d’écrire un long commentaire, ça me fait toujours super plaisir 🙂 sur les écogestes etc, je pense qu’une particularité, c’est que tout le monde ne les pense pas comme faisant partie d’une stratégie pour un changement social d’ampleur, ça peut être par exemple une mise en cohérence, des efforts qu’on estime minimaux et logiques (c’est mon cas, je suis pas la plus à cheval là dessus mais je fais quand même attention, sauf que je considère pas ça comme un choix tactique ou militant). Là dans l’article j’ai volontairement gardé une perspective assez générale en englobant tout ce qui était perçu comme tactique, même si dans certains cas on s’éloigne justement beaucoup de la notion initiale de diversité des tactiques (dans un espace donné pour une lutte donnée etc). Merci à toi et à bientôt 🙂

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  4. Bonjour, merci pour ton article!
    Je n’avais jamais vraiment fait le lien entre pluralité des tactiques et rhétorique du libre-choix, je crois que j’avais encore une vision idéaliste de cette distinction. Tout en récusant fermement toutes impasses de la consam’action, les-petits-gestes-qui-changent-le-monde, de la consommation éthique et tout ce tintouin classiste, je n’avais pas fait le lien avec le fait que ces courants pouvaient se servir de la complémentarité des tactiques pour légitimer leur action.
    Je me rends compte aussi qu’après avoir lu attentivement Gelderloos, et vraiment adoré, j’avais plus ou moins, le temps passant, érigé ces conseils stratégiques en Grand Principe de l’action collective.
    Merci à toi d’avoir clarifié tout ça ! Super article.

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    1. Merci beaucoup ! Entre temps j’ai aussi lu des articles qui précisaient encore un peu le contexte de la naissance de cette notion, et il semblerait que dans le cadre des contre GT et du mouvement altermondialiste, il y ait eu des accords explicites de respect de la diversité des tactiques. En gros les groupes qui privilégiaient une action offensive s’engageaient à ne pas mettre en danger et à ne pas embarquer d’autres là-dedans sans leur consentement, et les groupes qui voulaient s’en tenir à de l’action non violentes s’engageaient à résister aux pressions à se « désolidariser ». Mais c’est plus vraiment comme ça que je vois le terme utilisé

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  5. Bonjour! Merci pour cet article qui me parle beaucoup, je suis touchée par la mise en garde contre les faux arguments en faveur d’une sorte de retrait dans l’action individuelle (« l’action collective ce n’est pas pour moi »)

    Concernant le côté paralysant de l’absence de critique je ne suis pas certaine de te suivre à 100%. Très souvent, c’est de lire des critiques très virulentes contre certain.e.s militant.e.s par d’autresmilitant.e.s qui me décourage de m’y mettre (je finis par douter de l’efficacité de toutes les tactiques et stratégies et par repousser toute action concrète!)

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    1. Merci de m’avoir lue ! Je pense qu’il y a une différence entre ne pas faire de critiques virulentes, personnelles etc.. Et ne pas faire de critique du tout. Par exemple ces dernières années j’ai l’impression d’avoir porté pas mal de critiques sur Instagram, sur le blog aussi, mais j’ai toujours essayé de ne pas cibler des personnes en particulier d’une part, et de ne pas porter de jugement définitif sur les individus concernés non plus (« si vous avez t-elle pratique vous êtes X Ou X terme insultant »). Pour moi la critique est nécessaire pour avancer, si on devait attendre de se rendre compte entièrement par nous-mêmes des impasses de certaines stratégies pratiques ou discours, on mettrait souvent bien plus de temps. En tout cas ça m’a fait énormément avancer de mon côté, sur l’approche de l’écologie notamment, de lire des critiques féministes, décoloniales et antiracistes, des critiques dans une perspective de lutte de classe aussi.. C’est encore plus nécessaire quand on est dans une position relativement privilégiée et qu’on a des angles morts de ce fait (et donc qu’on ne va probablement pas se rendre compte seul•e de tous ces soucis), je pense. Mais ça ne doit pas nous empêcher d’expérimenter et de nous engager ! Si on attend de pouvoir rejoindre l’action ou l’organisation politique qui ne soulève aucune critique, effectivement ça risque de ne jamais arriver (sans doute que c’est aussi pour cette raison que c’est bien de mettre en pause les réseaux sociaux et de s’informer autrement à certains moments, pour laisser retomber le flux d’info continu et regarder tout ça en se faisant notre propre idée)

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